Petit retour sur un texte rédigé par Le Hogon en 2007 pour un magazine de course à pied « Zatopek ». 

La longue route des «Célestes»

Dans la grande galaxie des coureurs à pied, certains se distinguent par les choix des distances ou des décors de leurs exploits. Voici la présentation des "Célestes" : une bande d’amis qui ne veulent mettre aucune frontière à leur passion.

Brouhaha de collégiens dans le bus du TEC qui nous emmène au départ de Spa-Olne. Une course nature d’une bonne trentaine de kilomètres aux confins de l’agglomération liégeoise. Les yeux encore embués d’une nuit sans doute un peu courte, des gamins de tout âge s’agitent. Flash-back vers le temps béni des transports scolaires. Derrière, devant, à côté, on parle course.

Et, surtout, longues distances. Dans ce brouhaha, une phrase m’interpelle:

- Tu connais les Coureurs Célestes ?
- Oui, je crois. Une sorte de secte, non ?

Je tends l’oreille mais un ronflement plus rageur du moteur m’empêche d’entendre la suite. Une secte? Ben, merde alors! Les coureurs célestes, je les connais depuis quelques années maintenant. Une bande d’amis où l’on partage une certaine philosophie de la course à pied, les yeux tournés vers les étoiles plutôt que rivés au macadam et qui n’a pas eu besoin de bible pour choisir ses sentiers de la découverte. Une secte? Alors là !

Bobard et Céleste

Comme l’aube se lève radieuse aux portes des Ardennes, ce matin-là, la réflexion du fond du bus ne me poursuivra pas longtemps. Je suis de trop bonne humeur pour me payer une tranche de polémique. Aujourd’hui, pourtant, j’y pense encore. Et, plus que jamais, je me dis que la différence finit toujours par choquer. A moins que ce ne soit le côté prétentieux du titre "Coureurs Célestes" ?

Un peu gonflé, non ?

En fait, il s’agit d’une association de coureurs à pied francophones qui, de manière forcenée ou simplement au fil du courant, ont fini par faire vivre l’idée d’une course en toute liberté, plus tournée vers la découverte des autres et de la nature que vers la seule performance.

Tout est parti d’une envie de fêter dignement et différemment l’an 2000. Ils se sont mis à cinq pour dessiner le terrain de jeu: Louis Albert (P’ti Lou), Alain Charlier (Iron), Didier Cougneau (Le Coureur Fou) et Philippe Willez (Maiden). Ils sont toujours là matérialisant, au fil des organisations, la philosophie des "Coureurs Célestes".

Après les années initiatrices de la "Grande Course" d’Alain Charlier (2 x 50 km), il y eut le "Trail des Gladiateurs" (100 kilomètres) pour parapher l’an 2000.
Puis la "Fagna Run 2001" (100 km).
Les "Menhirs 2002" (100 km).
Le "Pays de Herve 2003" (100 km).
La "Trace des Fées 2004" (100 km).
La "Nocturne des 2 Plateaux 2005" (80 km)
La "Ronde des Nutons 2006" (160 km).

Au fil des ans, tous ces drôles de lascars ont fini par multiplier les défis au-delà de la distance classique du marathon. Les autres les appellent "coureurs de l’extrême" alors que, pour eux, ces défis répétés s’inscrivent simplement dans une quête du bonheur, une façon de dribbler aussi les pièges d’une société de plus en plus castratrice.
Cette démarche m’a séduit et, aujourd’hui, je l’avoue, plus "céleste" que jamais, j’ai la prétention de faire partie de ces clodos de l’athlétisme. Je confesse même qu’il ne me déplaît pas d’être traité de fou. Avec la prétention de trouver les gens raisonnables passablement débordés par les vraies questions existentielles. Parce que le sport aux limites de ses possibilités laisse l’homme plus fort face aux aléas inévitables de la vie. Et aidé par je ne sais quelle alchimie (divine?), à digérer les échecs.

Même si, une fois la course terminée, les "Célestes" finissent toujours par atterrir devant une bière pendant que l’ordinateur les rejette dans le monde des vivants en imprimant clairement leur nom dans la hiérarchie d’un classement. Car, paradoxe de la course de grand fond, plus on va loin, plus on se sait fragile. Avec toutefois le sentiment d’avoir gagné un peu de connaissance. Sur le monde, sur les autres et surtout sur sur soi-même.

Suivez l’empreinte logo.png

L’empreinte d’une chaussure de trail. Voilà le sigle des "Coureurs Célestes". Rien de moins. Rien de plus. Puis des surnoms pour que chacun, peut-être, se retrouve plus délié encore de toute image sociale. Pas de riches. Pas d’intellectuels. Pas d’ouvriers. Pas d’hommes. Pas de femmes.

Rien que des "Célestes". Pas de champions non plus. Le bonheur n’est pas dans la comparaison avec ce que les autres font ou ne font pas. Mais bien dans le respect et l’admiration de ce que chacun d’entre nous espère par rapport à son envie et à ses moyens. Les Célestes sont attirés par le sport extrême, c’est un fait. Mais veillons à ne pas trop glorifier cette notion. Je me rappelle trop bien mes débuts dans ce sport alors que j’étais encore cloué au pilori des angoisses par trop de vie accrochée aux artifices des soirées mondaines.

Mon extrême fut de courir 300 mètres à l’époque avant de baisser le front. Puissions-nous ne jamais tomber dans les pièges d’une société qui ne juge plus les gens en fonction de leur investissement mais en fonction du seul résultat. S’il s’avérait que les rendezvous célestes deviennent des séances de remises de prix, il ne nous resterait plus qu’à prier. Et à repartir vers d’autres cieux.

Signes particuliers
Pas de cotisation, pas de présidence, pas de hiérarchie. Les membres s’échangent des messages, forment des équipes, se fixent des rendez-vous au hasard d’un calendrier de l’extrême.